Doyiwé : la lentille de terre béninoise, une culture résiliente et nutritive face à l’oubli

Réservé aux grandes occasions, le Doyiwé cache un potentiel largement sous-estimé. Riche en protéines, résistant à la sécheresse et bénéfique pour les sols, cette lentille de terre béninoise cumule les atouts. Pourtant, elle reste absente des politiques agricoles et marginale dans les habitudes alimentaires. Enquête sur une légumineuse locale que ni la recherche scientifique ni les efforts du terrain ne réussissent encore à hisser au rang de culture reconnue.
Il est dix heures au marché de Cococodji, à Abomey-Calavi. Entre le maïs, le niébé et le soja, quelques bassines de légumineuses oubliées attirent l’œil des connaisseurs, parmi lesquelles le Doyiwé, ou lentille de terre (Macrotyloma geocarpum). Reconnue pour ses avantages nutritionnels et écologiques, cette légumineuse demeure pourtant négligée par de nombreux foyers béninois et largement absente des priorités des politiques agricoles.
« Peu de clientes en achètent régulièrement, mais celles qui le font savent exactement pourquoi elles viennent », confie Fatoumata Kpété, vendeuse de céréales depuis plus de dix ans. Pour Clarisse Dossou, cliente régulière, « c’est un plat que j’aime beaucoup, mais je ne le prépare pas souvent, sauf pour les grandes occasions ». Cette tendance se retrouve dans de nombreux foyers où le Doyiwé peine à devenir un aliment quotidien.Selon une enquête menée auprès de 1 476 personnes au Bénin (mai 2023‑janvier 2024), seulement 23 % des Béninois ont récemment consommé le Doyiwé, une proportion bien inférieure à celle du niébé ou de l’arachide. Autrement dit, moins d’un Béninois sur quatre consomme aujourd’hui le Doyiwé. C’est un paradoxe, car cette plante est à la fois une mine de nutriments, une alliée face au climat et une ressource économique.
Riche en nutriments, le Doyiwé nourrit l’organisme mais reste ignoré
Au Bénin, le plat préparé à partir de cette légumineuse est couramment appelé « cassoulet » dans l’usage populaire. Riche en protéines et nutriments essentiels, il constitue un véritable allié pour la santé.
D’après la FAO, les légumineuses sèches, y compris le Doyiwé, contiennent 20 à 30 % de protéines pour 100 g, contre seulement 8 à 12 % pour des céréales comme le maïs ou le riz. En d’autres termes, le Doyiwé fournit presque le double de protéines du maïs, ce qui en fait un aliment de choix pour compléter un régime dominé par les céréales. Il apporte également des fibres, des vitamines B et des minéraux essentiels, comme le fer et le calcium, nutriments clés pour lutter contre la malnutrition.
Selon Christel Akondé, médecin nutritionniste, les légumineuses, dont la lentille de terre, figurent parmi les aliments les plus complets qui soient. « Le cassoulet est caractérisé par une grande richesse d’à peu près tous les nutriments. On peut considérer les légumineuses comme les aliments les plus équilibrés de toutes les catégories d’aliments qui existent », explique-t-il. Cette particularité fait de cette préparation un repas presque autonome, capable à lui seul d’apporter à l’organisme l’essentiel de ses besoins nutritionnels quotidiens.
Par ailleurs, Christel Akondé souligne que le plat à base de Doyiwé est largement utilisé par les diététiciens dans l’élaboration de régimes alimentaires spécifiques. « Il est très recommandé pour les personnes souffrant de certaines pathologies liées à la consommation excessive de viande, notamment celles associées à la production d’acide urique. »
Au-delà de la nutrition, un mémoire de Master soutenu par Chodaton Yélognissè Gilles à l’Université d’Abomey-Calavi documente également plusieurs usages thérapeutiques traditionnels du Doyiwé. L’eau de cuisson des graines est, par exemple, utilisée dans certaines localités contre les troubles digestifs, tandis que les feuilles entrent parfois dans la préparation de décoctions à visée vermifuge. Ces pratiques, transmises de génération en génération, témoignent de la place singulière qu’occupe cette plante dans les savoirs locaux de santé, même si elles appellent aujourd’hui des validations scientifiques plus approfondies.
Si le Doyiwé soigne le consommateur, il est tout aussi bénéfique pour la terre qui le porte. Dès lors, son intérêt dépasse largement l’assiette.
Résiliente, bénéfique pour les sols et adaptée aux conditions locales
Dans un contexte marqué par l’irrégularité des pluies et la dégradation des sols, le Doyiwé s’affirme comme une culture particulièrement résiliente et adaptée aux réalités agricoles béninoises. De nombreux agriculteurs observent que cette légumineuse continue de produire après plusieurs semaines de sécheresse, là où certaines céréales voient leurs rendements chuter brutalement. Ces constats de terrain sont confirmés par les études de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Dans son rapport Pulses and Climate Change publié en 2024, l’institution souligne que les légumineuses jouent un rôle clé dans l’adaptation de l’agriculture au changement climatique, notamment grâce à leur tolérance relative au stress hydrique.
La FAO met en avant leur capacité à sécuriser les récoltes dans les zones exposées aux aléas climatiques, en particulier en Afrique subsaharienne.Au-delà de leur résistance à la sécheresse, les légumineuses comme le Doyiwé contribuent à restaurer la fertilité des sols. Selon la FAO, elles enrichissent naturellement les terres agricoles grâce à leur symbiose avec des bactéries capables de fixer l’azote de l’air. Ce mécanisme, détaillé dans les documents Soils and Pulses : Symbiosis for Life et Pulses and Soils : A Dynamic Duo, permet de réduire le recours aux engrais chimiques tout en améliorant la structure et la productivité des sols.La FAO souligne également l’intérêt des légumineuses dans les systèmes de rotation culturale. Dans ses lignes directrices sur les sols et la nutrition, l’organisation explique que l’introduction de légumineuses avant des cultures comme le maïs ou le riz améliore la fertilité du sol et renforce la durabilité des exploitations agricoles. Cette approche est présentée comme un levier essentiel pour maintenir les rendements dans des contextes de pression climatique croissante.
Absent des priorités agricoles, le Doyiwé survit sans soutien public
Le Doyiwé reste peu reconnu par les autorités. Selon les orientations du ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche, les politiques de soutien agricole restent prioritairement concentrées sur quelques cultures stratégiques comme le maïs, le riz et le coton. En effet, une lecture du Plan stratégique de développement du secteur agricole (PSDSA), montre que les priorités publiques laissent peu de place aux légumineuses locales dites négligées, malgré leur importance nutritionnelle et agronomique. « Le Doyiwé n’est pas une culture prioritaire dans les politiques publiques, alors qu’il pourrait pourtant contribuer à la sécurité alimentaire», regrette un producteur rencontré à Pahou.
Selon une analyse menée par la FAO en 2025, les légumineuses à graines représentaient environ 5,4 % des récoltes alimentaires totales au Bénin lors de la campagne 2020–2021. Dans ce chiffre, le Doyiwé n’apparaît qu’en petite quantité, loin derrière le niébé, le soja ou l’arachide. Cette statistique illustre bien la marginalisation économique et institutionnelle de cette culture.
À ce jour, aucune donnée officielle récente ne permet de déterminer précisément la superficie ou les volumes de production du Doyiwé au Bénin. Cette lacune statistique reflète l’attention limitée portée à cette culture dans les systèmes de collecte de données agricoles.L’absence du Doyiwé dans les politiques agricoles locales pose une question centrale : comment une légumineuse aussi résiliente et nourrissante peut-elle rester à la périphérie des décisions publiques ?En revanche, sur le terrain, des dynamiques tentent de combler ce vide.
Quand la lentille de terre est portée par la société civile et les entrepreneures
Face à la marginalisation de la lentille de terre, le projet Doyiwé a été mis en œuvre pour relancer la filière au Bénin. Il fut mené par l’Association SOJAGNON et financé par le Royaume des Pays-Bas via le NWO-WOTRO. Ce programme combinait recherche et développement pour améliorer la production, la commercialisation et la sécurité alimentaire liée à cette légumineuse.
Une étude sur la diversité des variétés de lentille de terre, intitulée “Évaluation agro-morphologique d’accessions de Macrotyloma geocarpum”, a permis d’identifier les graines les plus productives, les plus rapides à cuire et les plus appréciées par producteurs et consommateurs. Ces résultats ont servi de base à la mise en place d’une réserve de semences de qualité et à des initiatives pratiques sur le terrain.En mars 2020, le village de Tokégon, dans la commune de Djidja, a accueilli la première foire nationale du Doyiwé. Les meilleurs producteurs ayant appliqué de bonnes pratiques culturales lors des champs-écoles paysans ont été distingués. L’événement a également permis aux producteurs, transformateurs et consommateurs de découvrir les variétés les plus prometteuses et d’échanger sur les méthodes de production et de commercialisation.
Patrice S. Sèwadé, coordonnateur de SOJAGNON, explique : « Les chercheurs, les ONG et les acteurs locaux ont travaillé ensemble pour valoriser le Doyiwé. Aujourd’hui, cette légumineuse renaît et se retrouve sur les marchés dans de meilleures conditions. »Martin Agboton, coordonnateur du projet, souligne : « Notre ambition est que le Doyiwé ne soit plus réservé aux périodes de fête, mais qu’il devienne un aliment consommé régulièrement, aux côtés du riz ou du maïs. »
À Cotonou, Dame Cassoulet, entrepreneure, a développé une ligne de Doyiwé précuit destinée aux ménages urbains. « Chaque mois, nous transformons et vendons environ 50 kg de Doyiwé précuit », précise-t-elle. Grâce à la pré-cuisson, le légume devient rapide à préparer, tout en conservant ses nutriments, ce qui facilite son intégration dans l’alimentation quotidienne des citadins.Achevé en 2020, le projet Doyiwé n’a toutefois pas débouché sur une intégration durable de la lentille de terre dans les politiques agricoles nationales.
Cuisson longue, semences rares, absence de soutien : les freins d’une relance
Sur les marchés comme dans les cuisines, plusieurs obstacles freinent son essor.
Le premier se joue dans les foyers. Apprécié pour son goût et sa valeur nutritive, le Doyiwé reste souvent cantonné aux grandes occasions. En cause, un temps de cuisson jugé trop long, difficilement compatible avec le rythme de vie urbain. « On aime bien le Doyiwé, mais avec le travail, on ne peut pas passer des heures à le cuire », confie un consommateur à Cotonou. Cette contrainte pratique explique pourquoi le riz ou le niébé, plus rapides à préparer, occupent une place dominante dans les assiettes.
Dans les champs, l’accès aux semences reste un autre frein majeur. La majorité des producteurs cultivent le Doyiwé à partir de semences traditionnelles conservées de récolte en récolte. Si ces variétés locales sont bien adaptées aux sols et au climat, elles offrent des rendements inégaux. En l’absence de programmes publics de sélection et de diffusion de semences améliorées, l’innovation variétale reste marginale, limitant toute montée en échelle de la culture.
La transformation constitue un troisième maillon fragile. À l’échelle nationale, les unités capables de transformer le Doyiwé en grains précuits ou farines restent rares et artisanales. La plupart des producteurs se contentent donc de vendre les grains bruts, à faible valeur ajoutée. Cette situation limite l’offre de produits adaptés aux ménages urbains et freine la création d’une véritable chaîne de valeur autour de cette légumineuse.
Enfin, le Doyiwé souffre d’un manque de reconnaissance institutionnelle. Absent des principales priorités agricoles, il ne bénéficie ni de programmes de subvention spécifiques, ni d’un accompagnement soutenu des services de vulgarisation. « Tant que le Doyiwé ne sera pas considéré comme une culture stratégique, il restera dans l’ombre », estime un acteur associatif. Ce défaut de reconnaissance dans les politiques publiques décourage les investissements et contribue à maintenir la lentille de terre à la marge du système agricole.
Et si le Doyiwé devenait enfin une priorité alimentaire nationale ?
Longtemps relégué aux marges des systèmes agricoles, le Doyiwé pourrait pourtant redevenir un atout stratégique pour l’alimentation et l’agriculture béninoises. Les solutions pour le sortir de l’oubli existent, à la croisée des recommandations internationales et des réalités du terrain.
À l’échelle mondiale, la FAO appelle à une meilleure intégration des espèces négligées et sous-utilisées dans les politiques agricoles et nutritionnelles. L’organisation souligne la nécessité d’investir dans la recherche agronomique, d’améliorer l’accès à des semences de qualité et de promouvoir des cultures locales résilientes, capables de répondre à la fois aux enjeux de nutrition, de sécurité alimentaire et de changement climatique.
Sur le terrain, les contraintes identifiées ouvrent également la voie à des réponses concrètes. Le temps de cuisson long du Doyiwé, souvent pointé par les consommateurs urbains, plaide pour le développement de variétés plus rapides à préparer et pour la mise sur le marché de produits transformés, tels que des grains précuits ou des farines. Des initiatives locales commencent à explorer cette voie, mais elles restent encore marginales à l’échelle nationale.
La valorisation passe aussi par la visibilité. Des stratégies de marketing ciblées, associées à des campagnes d’information sur les atouts nutritionnels de la lentille de terre, contribueraient à stimuler la demande.
Certains acteurs plaident également pour des subventions ciblées en faveur des légumineuses négligées, à l’image de celles accordées au maïs ou au riz. Une telle mesure permettrait de rééquilibrer les priorités agricoles tout en soutenant des cultures plus résilientes face au changement climatique. En outre, l’intégration du Doyiwé dans les cantines scolaires pourrait constituer un levier décisif.