Terrorisme et médias en Afrique de l’Ouest : comment informer sans faire le jeu des extrémistes ?

6 mai 2025

Terrorisme et médias en Afrique de l’Ouest : comment informer sans faire le jeu des extrémistes ?

Entre impératif d’informer et risque de relayer involontairement la propagande terroriste, les journalistes ouest-africains sont confrontés à des dilemmes éthiques majeurs. Dans un contexte de menaces croissantes, comment les médias peuvent-ils remplir leur mission sans devenir les porte-voix des extrémistes ?

Crédit : AFP / PASCAL GUYOT

En avril 2025, une attaque terroriste meurtrière a frappé le nord du Bénin. Quelques heures après l’événement, un journaliste béninois basé aux États-Unis a diffusé sur sa page Facebook des vidéos montrant des hommes armés se revendiquant d’un groupe djihadiste, célébrant une prétendue « victoire » sur les Forces armées béninoises. La publication a rapidement suscité des réactions. Plusieurs observateurs ont dénoncé un relais involontaire de propagande. Un citoyen, sous anonymat, affirme que « de telles diffusions peuvent avoir des conséquences sur le moral des soldats et sur la perception du public ». À ce jour, aucune procédure judiciaire n’a été engagée contre le journaliste. Selon le droit de l’Union européenne, les actes terroristes ne sont pas de simples infractions : ils visent à intimider gravement une population, à contraindre un gouvernement ou une organisation internationale, ou encore à déstabiliser les fondements politiques, économiques ou sociaux d’un pays. En d’autres termes, la communication autour de ces actes est tout sauf anodine.

Médias, entre information et amplification

Lorsque les médias traitent du terrorisme et de l’extrémisme violent, ils marchent sur une ligne de crête entre le devoir d’informer et l’éthique de la responsabilité. À l’heure où les groupes extrémistes maîtrisent parfaitement les outils de communication, chaque image, chaque mot diffusé peut involontairement servir leur stratégie de mise en scène et de propagande. Selon un rapport publié par la Commission Européenne et rédigé par Alexander Ritzmann et Fabian Wichmann, intitulé « Traitement dans les médias de l’extrémisme violent et de la prévention / lutte contre l’extrémisme violent », les médias doivent éviter de devenir des relais involontaires de la propagande terroriste. Plusieurs cas récents en témoignent : l’auteur des attaques d’Oslo et d’Utøya (Norvège), responsable de 76 morts, avait soigneusement préparé sa communication. Il avait non seulement diffusé un manifeste quelques heures avant son passage à l’acte, mais aussi orchestré son image à travers des photos en uniforme et en posture héroïque, pensant déjà à la manière dont les médias relaieraient son action. Des cas similaires ont été observés à El Paso (États-Unis) ou à Halle (Allemagne), où les assaillants ont publié des manifestes en ligne et utilisé des vidéos en direct pour s’adresser à un public mondial.

Ces actes montrent clairement que les terroristes considèrent les médias comme des relais potentiels. Le risque est grand, pour les journalistes, de devenir malgré eux les messagers des bourreaux. Dans le rapport cité ci-dessus, Bruce Hoffman, chercheur spécialiste du terrorisme, met en garde depuis longtemps contre une couverture sensationnaliste qui, selon lui, « réagit avec enthousiasme aux mises en scène terroristes », devenant ainsi actrice du drame. La presse a donc un rôle critique à jouer : refuser de servir de caisse de résonance tout en informant le public avec rigueur, recul et sens critique.

Conscients de ce danger, plusieurs pays ont adopté une ligne éditoriale plus éthique. En France, en Allemagne, ou encore en Nouvelle-Zélande, des médias ont choisi de ne pas diffuser les manifestes en intégralité, de ne pas publier les images produites par les auteurs, et parfois même de ne pas mentionner leur nom complet. Cette approche vise à rompre le cercle de glorification entretenu par les communautés extrémistes.

Citée dans le rapport, l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher avait résumé cette logique en 1985 qu’il fallait “priver les terroristes de l’oxygène de la publicité”. Dans la course au scoop, certains reporters cèdent parfois à la publication hâtive, au détriment des règles fondamentales du journalisme. « Il faut informer sans faire le jeu des terroristes », avertit le rédacteur en chef d’un quotidien béninois. « Montrer des images violentes, diffuser les revendications sans filtre, c’est exactement ce qu’ils veulent : choquer et effrayer. Relayer ces vidéos, c’est comme crier victoire pour l’ennemi. »

Cependant, la suppression totale d’informations soulève d’autres problématiques, notamment la transparence démocratique et la lutte contre les théories du complot. C’est pourquoi une couverture équilibrée est indispensable : critique, contextualisée, et centrée sur les victimes plutôt que sur les assaillants.

En cela, les médias ont aussi un rôle préventif à jouer, en relayant des contre-récits, en valorisant les parcours de déradicalisation ou en déconstruisant les idéologies violentes. Une couverture responsable n’est donc pas un renoncement à informer, mais un engagement éthique au service de la paix et de la cohésion sociale.

Une communication patriotique : l’appel du gouvernement burkinabè aux médias

Le 5 mai 2025, à Ouagadougou, le gouvernement du Burkina Faso a réaffirmé sa volonté d’associer les médias à l’effort national face à la crise sécuritaire. Lors d’une rencontre avec les patrons de presse, le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a souligné que l’information n’est pas un simple vecteur de faits, mais une « arme redoutable » au service de la survie de la Nation.

S’il a tenu à rassurer les journalistes sur l’absence d’intention de censure, le ministre a insisté sur la nécessité d’une responsabilité collective : « Nous ne cherchons pas à dominer l’information, mais à lui redonner du sens au service de la Nation. » Selon lui, une image hors contexte ou une information mal relayée peut non seulement démoraliser les Forces de défense et de sécurité, mais aussi créer un climat de panique. À l’inverse, une parole juste peut renforcer la résilience et restaurer la confiance.

« J’ai voulu cette rencontre pour vous dire que la Nation vous considère et qu’en retour, elle a besoin de vous : de votre plume, de votre voix, de votre image, de votre patriotisme. Elle vous appelle à l’union sacrée », a lancé le ministre. Cet appel à une « union sacrée » entre médias et autorités n’exclut pas la liberté d’expression, mais vise à encourager une coordination plus étroite. Il s’agit notamment de produire des contenus valorisant les efforts des forces de sécurité, des volontaires et des humanitaires, tout en sensibilisant la population aux dangers de la désinformation.

Quelles pistes pour un journalisme responsable en temps de crise ?

Ritzmann, A., & Wichmann, F. (2021).

Dans toute l’Afrique de l’Ouest, du Niger au Burkina Faso, en passant par le Bénin les crises sécuritaires redessinent les contours du journalisme. Face à cela, plusieurs acteurs appellent à renforcer la préparation des journalistes. La formation à la couverture sensible des conflits, la connaissance des enjeux géopolitiques, mais aussi l’éthique professionnelle sont autant de leviers essentiels. L’idée n’est pas de filtrer l’information, mais de la mettre en contexte, d’éviter les récupérations malveillantes et de préserver la dignité des victimes.

Par ailleurs, la coopération entre les autorités sécuritaires et les organes de presse pourrait être renforcée, sans remettre en cause l’indépendance des médias. Un échange d’informations structuré peut permettre d’éviter la propagation de fausses nouvelles ou de messages de propagande.

Dans un environnement instable, le journaliste devient aussi un acteur de résilience collective. Sa responsabilité ne s’arrête pas à la véracité des faits, mais s’étend à leur utilité sociale, dans le respect de l’intérêt public et de la cohésion nationale.


Référence

Ritzmann, A., & Wichmann, F. (2021). Traitement dans les médias de l’extrémisme violent et de la prévention/lutte contre l’extrémisme violent. Commission européenne – Radicalisation Awareness Network (RAN). Disponible sur : https://ec.europa.eu/home-affairs/system/files/2021-10/ran_pp_media_07092021_fr.pdf

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