Planification familiale au Bénin : entre stigmatisation sociale, pression pro-nataliste et résistances religieuses

Article : Planification familiale au Bénin : entre stigmatisation sociale, pression pro-nataliste et résistances religieuses
Crédit: Médecins du Monde Suisse
3 mars 2025

Planification familiale au Bénin : entre stigmatisation sociale, pression pro-nataliste et résistances religieuses

Au Bénin où une femme a en moyenne cinq enfants, la planification familiale est au cœur des politiques de santé publique. Pourtant, son adoption reste freinée par des barrières profondes, à la fois religieuses et socioculturelles.

Le gouvernement béninois a adopté une vision claire. d’ici 2030, garantir à toute la population en particulier les femmes, les jeunes et les personnes vulnérables un accès équitable à des services de planification familiale de qualité. Dans ce cadre, les autorités se sont engagées à d’une part à augmenter la prévalence contraceptive moderne de 11,7 % en 2018 à 18 % en 2026. D’autre part, améliorer l’accès de 5,6 % à 8,4 % chez les adolescentes de 15 à 19 ans, et de 12,4 % à 18 % chez les 20-24 ans. Autrement dit, l’État et ses partenaires veulent accélérer la modernisation des services de PF pour répondre à une demande croissante. Mais ces objectifs se heurtent de plein fouet aux réalités socioculturelles et religieuses.

Quand la religion devient un obstacle

Dans plusieurs églises chrétiennes, les contraceptifs modernes sont perçus comme des produits étrangers, contraires aux écritures. Une femme de 43 ans, mère d’adolescente à Bohicon, raconte : « On nous chante toujours à l’église que la PF n’est pas une bonne chose. C’est comme un avortement et on nous propose de compter nos jours si on veut éviter de tomber enceinte. »

Alors que s’ouvraient au Bénin, fin septembre 2023, les Assises nationales sur la démographie et le développement, la Conférence épiscopale est intervenue pour rappeler son rejet catégorique de toute idée de limitation de la population. Le Père Nathanaël Soédé s’interroge : « Pourquoi ne dit-on pas de l’Inde qui, à elle seule, avec son 1,4 milliard d’habitants fait pratiquement la population de l’Afrique entière, qu’elle est surpeuplée, mais qu’on traite l’Afrique comme surpeuplée au point qu’on doive y réduire la population ? » Cette déclaration souligne le débat idéologique autour de la planification familiale au Bénin et montre que les discours religieux peuvent avoir un impact direct sur la perception des politiques démographiques.

Adolescence et stigmatisation, un tabou persistant

Le faible recours des adolescentes aux contraceptifs modernes s’explique également par la stigmatisation sociale, particulièrement dans les zones rurales. Dans certaines localités, utiliser la PF est assimilé à de la déviance. Une jeune fille de 19 ans à Gamia (Bembèrèkè, Nord Bénin) confie : « Si les jeunes filles utilisent/adoptent la PF, c’est parce qu’elles veulent faire de la prostitution ou sont infidèles. »

Même les leaders religieux locaux reconnaissent cette stigmatisation. Un leader religieux âgé de 45 ans déclaré à Gamia : « Les adolescentes qui font la PF sont mal vues, parce que les gens les regardent comme les femmes de joie. Elles ne sont plus considérées. »

Cette perception renforce la méfiance des familles et limite le recours à la planification familiale, en particulier pour les jeunes filles.

Le poids du patriarcat

Les données qualitatives révèlent également la prépondérance d’une culture pro-nataliste. La communauté, surtout les hommes, n’est pas toujours favorable à la pratique contraceptive par les femmes, même quand celles-ci ont déjà un nombre élevé d’enfants. Une adolescente en union polygame à Kassarou (19 ans) témoigne : « Même moi qui suis ici, si je fais la PF, mon mari ne sera pas d’accord, il risque de me renvoyer de la maison. »

Cette pression patriarcale constitue un obstacle majeur à l’utilisation de la PF et limite l’autonomie reproductive des femmes et adolescentes.

Quelles pistes pour lever ces blocages ?

Face à la stigmatisation et aux résistances religieuses, plusieurs experts plaident pour des approches plus inclusives.

  • Impliquer les chefs religieux et traditionnels : plutôt que de les considérer comme des obstacles, il faut les inclure dans les programmes de sensibilisation. Un dialogue constructif pourrait permettre de trouver un terrain d’entente, en mettant l’accent sur les bienfaits de la PF pour la santé de la mère et de l’enfant, un point souvent en accord avec les valeurs religieuses.
  • Sensibilisation ciblée : développer des messages qui ne s’opposent pas frontalement aux croyances, mais qui mettent en lumière les avantages de l’espacement des naissances. Le concept de maternité responsable ou de famille saine peut être plus acceptable que le terme contrôle des naissances.
  • Rendre l’information accessible et neutre : créer des espaces dédiés aux jeunes (centres de santé, associations, écoles) où ils peuvent s’informer sans peur d’être jugés. Les jeunes filles et garçons doivent comprendre que la PF n’est pas synonyme de déviance, mais un outil de santé et de protection.
  • Former les jeunes ambassadeurs : encourager des jeunes à devenir des pairs éducateurs pour déconstruire les préjugés et les fausses informations sur la PF au sein de leurs communautés.
  • Soutenir l’autonomie féminine : les programmes doivent permettre aux femmes de prendre des décisions éclairées sur leur propre santé reproductive, en leur fournissant un accès facile et confidentiel aux services.
  • Inclure les hommes : organiser des sessions d’information spécifiquement pour les hommes afin de leur faire comprendre leur rôle dans la planification familiale. Il est crucial qu’ils soient des alliés plutôt que des obstacles.
  • Souligner les bénéfices pour le bien-être économique de la famille peut être un argument convaincant.

Entre ambitions gouvernementales et résistances sociales, le Bénin saura-t-il atteindre ses objectifs d’ici 2030 ?

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