Le revers chimique de l’ananas béninois : alerte sur le carbure de calcium

3 février 2025

Le revers chimique de l’ananas béninois : alerte sur le carbure de calcium

Au Bénin, l’ananas est bien plus qu’un fruit : c’est une richesse nationale, une fierté agricole, et un produit phare des marchés locaux comme de l’exportation. Pourtant, une étude scientifique récente publiée en janvier 2025 soulève de sérieuses préoccupations sur les pratiques utilisées dans sa culture, notamment le recours massif au carbure de calcium (CaC₂) pour forcer la floraison. Des pratiques qui inquiètent autant pour la santé des producteurs que pour celle des consommateurs.

Menée par une équipe de chercheurs béninois, Nicodème Fassinou Hotegni, Orthia L. F. Linkpon, Charlotte A. O. Adjé, Mouizz A. B. Salaou et Enoch G. Achigan-Dako, l’étude a interrogé 308 producteurs d’ananas dans le département de l’Atlantique, plus précisément dans les communes d’Abomey-Calavi, Allada, Toffo, Tori-Bossito et Zè. L’objectif : évaluer les tendances actuelles en matière de production d’ananas, et en particulier les méthodes utilisées pour induire artificiellement la floraison, une étape cruciale pour synchroniser les récoltes.

Les résultats montrent une nette augmentation de l’usage d’engrais chimiques, notamment le sulfate de potassium (K₂SO₄). Mais c’est surtout l’usage toujours prédominant du carbure de calcium qui retient l’attention. Bien que des alternatives plus sûres, comme le charbon actif, soient encouragées, la majorité des producteurs continuent à utiliser le CaC₂, souvent en le combinant à d’autres substances telles que le sel, l’urée ou des engrais liquides.

Un danger pour les producteurs eux-mêmes

Ce produit chimique, destiné à libérer de l’acétylène pour stimuler la floraison, est pourtant loin d’être sans danger. Les producteurs interrogés rapportent une série d’effets secondaires inquiétants : irritations des yeux, brûlures cutanées, quintes de toux, maux de tête, et parfois même des blessures graves lors de la manipulation. L’absence d’équipements de protection et le manque de formation aggravent la situation.

Des effets potentiellement néfastes sur les consommateurs

Au-delà des risques sanitaires pour les producteurs, l’usage massif et non contrôlé du carbure de calcium (CaC₂) dans l’induction de la floraison de l’ananas soulève également des inquiétudes quant à ses effets sur les consommateurs. En effet, le CaC₂ industriel utilisé dans les champs contient souvent des impuretés toxiques comme l’arsenic ou le phosphore, qui peuvent laisser des résidus sur les fruits. Lorsqu’ils sont consommés, ces résidus peuvent causer des irritations gastriques, des troubles neurologiques à long terme et, dans les cas extrêmes, présenter un risque cancérigène. Par ailleurs, la maturation artificielle induite par le CaC₂ peut altérer la qualité nutritionnelle des fruits, en réduisant leur teneur en vitamines et en antioxydants, tout en affectant leur goût.« On a l’impression que les ananas n’ont plus le goût d’avant. Ils sont très beaux à voir, bien jaunes, mais quand on les mange, c’est souvent fade, parfois même acide à l’intérieur. Ce n’est plus sucré comme avant, et souvent, l’intérieur est encore dur », témoigne Jules, un consommateur rencontré sur le marché de Zè.

Le fruit peut ainsi sembler mûr extérieurement, tout en restant partiellement immature à l’intérieur. Cette situation est d’autant plus préoccupante que la réglementation autour de l’usage du CaC₂ reste insuffisante, laissant place à des pratiques peu maîtrisées qui compromettent la sécurité alimentaire des consommateurs.

Vers des alternatives durables ?

Les auteurs de l’étude plaident pour une transition vers des méthodes plus respectueuses de la santé et de l’environnement. Cela inclut l’adoption de composés alternatifs plus sûrs, le renforcement de la formation des producteurs, et une meilleure sensibilisation aux risques liés au CaC₂. Ils appellent aussi à un encadrement réglementaire plus strict pour limiter son usage. Car au fond, la question est simple : le goût sucré de l’ananas béninois mérite-t-il un prix aussi élevé en termes de santé publique ?

Lire l’étude complète :

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1002/pei3.70026

Étiquettes
Partagez