La désinformation en période électorale au Bénin : une gangrène pour la démocratie
À l’heure où les réseaux sociaux redéfinissent les relations entre citoyens, médias et pouvoir, les fausses informations (ou infox) se propagent à une vitesse alarmante. Déjà, lors des scrutins de 2019 et 2021, elles ont sérieusement ébranlé la stabilité politique et la cohésion sociale du Bénin.
Cet article s’appuie notamment sur l’étude « L’écosystème des fausses informations au Bénin : vue d’ensemble » menée en 2022 par le journaliste Léonce Gamai. À travers témoignages, analyses et exemples concrets, il met en lumière comment la désinformation, devenue une arme politique redoutable, pourrait à nouveau menacer la démocratie et la paix sociale à l’approche des élections générales de 2026.
L’essor du numérique a bouleversé les modes traditionnels de communication, ouvrant la voie à une circulation rapide et massive de l’information. Cette révolution offre certes des opportunités inédites en matière d’accès au savoir et de participation citoyenne, mais elle s’accompagne aussi d’une menace croissante : la prolifération des infox. En période électorale, ces dernières acquièrent une puissance de nuisance redoutable. Elles peuvent miner la stabilité politique, délégitimer les institutions et semer la discorde dans l’opinion publique. Au Bénin, plusieurs scrutins récents ont été émaillés de campagnes d’intoxication médiatique, souvent orchestrées dans l’ombre par des acteurs politiques ou leurs relais. L’objectif est clair : influencer l’opinion, discréditer l’adversaire, manipuler les perceptions au détriment du débat démocratique.
Une production multiforme aux origines diverses
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les infox seraient exclusivement le fait de groupes marginaux ou malveillants, leur production est en réalité diffuse. Dr Lucien Batcho, enseignant-chercheur à l’Institut Panafricain d’Étude et de Recherche sur les Médias, l’Information et la Communication (IPERMIC), souligne : « Les fake news peuvent provenir de partout. Elles n’ont pas une origine fixe et peuvent émaner d’organisations très sérieuses comme pas du tout. Elles sont produites inconsciemment ou intentionnellement par des acteurs publics ou privés, et relayées par des individus sans arrière-pensée parfois. De même, les médias peuvent être à l’origine aussi, car leurs sources les ont induits en erreur ou ont délibérément cherché à les tromper. »
Cette complexité rend toute régulation particulièrement difficile. Les infox naissent parfois d’erreurs involontaires, de biais cognitifs, ou de défaillances dans la chaîne de vérification journalistique. Elles n’ont pas toujours une intention malveillante, ce qui en complique l’identification et le traitement.
Les acteurs politiques, stratèges de la désinformation
En période électorale, la désinformation devient une arme de guerre politique. Elle est utilisée pour salir des réputations, semer le doute, ou créer de faux consensus populaires. Le journaliste Thanguy Agoï observe : « La plupart des infox proviennent du monde politique. […] Les groupes WhatsApp dans lesquels je suis montrent que les informations qui circulent sont généralement relayées par des gens qui sont des soutiens conditionnels ou manipulés par des acteurs politiques. » Cette instrumentalisation est même parfois revendiquée.
Lors d’un forum à Cotonou sur la régulation des contenus numériques, un acteur politique déclarait : « Les fausses informations viennent de tous les camps. C’est de bonne guerre. […] Le gouvernement doit se préparer à gérer davantage les infox. Nous allons en produire suffisamment puisque ceux qui nous dirigent en ont usé pour arriver au pouvoir. »
Une telle posture, cynique, montre que la vérité devient secondaire dans la conquête du pouvoir.
Une mobilisation numérique massive au service des intérêts partisans
Les plateformes comme Facebook, WhatsApp, TikTok, Telegram ou X (ex-Twitter) sont devenues des champs de bataille informationnels. La viralité et l’instantanéité y permettent de diffuser massivement des récits manipulés. Le spécialiste des cultures numériques, Wenceslas Mahoussi, explique : « Une nouvelle vraie, moins vraie ou encore diluée est amplifiée lorsqu’elle est publiée sur un compte ou une page sociale d’un influenceur. »
Ces influenceurs numériques deviennent donc des relais stratégiques de désinformation, parfois consciemment, parfois à leur insu. Leur légitimité sociale, leur proximité avec le public, et leur capacité à créer de l’émotion en font des agents puissants d’orientation de l’opinion.
Des conséquences graves pour la démocratie et la paix sociale
Les infox ne sont pas de simples rumeurs sans conséquences. En contexte électoral, elles peuvent provoquer des troubles majeurs. Le politologue Expédit Ologou alerte : « Avant notre ère du numérique, les acteurs politiques avaient le génie de mentir sur leurs concurrents. Avec les réseaux sociaux, ces mensonges sont diffusés à grande échelle et à une vitesse éclair. L’infox peut produire la violence électorale ou la guerre. » Deux événements récents illustrent ce danger au Bénin. En avril 2021, à Atokolibé (commune de Bantè), une rumeur sur une attaque imminente de l’armée a provoqué un exode massif. Elle s’est répandue dans un climat tendu lié aux manifestations contre la prorogation du mandat présidentiel. En mai 2019, une autre rumeur annonçant l’arrestation de l’ex-président Boni Yayi a déclenché des affrontements violents à Cadjèhoun. La communication tardive des autorités n’a pas suffi à désamorcer la situation, et des violences se sont propagées à d’autres quartiers.Dans ces cas, la désinformation a affaibli la confiance envers les institutions, sapé la crédibilité de la parole officielle, et renforcé un climat de suspicion. Le socle démocratique en ressort ébranlé.
Vers 2026 : prévenir l’effondrement du débat démocratique
À l’approche des élections générales de 2026, le Bénin se retrouve à un carrefour crucial. La prolifération des infox représente un défi majeur pour l’intégrité du processus électoral. Le souvenir des scrutins de 2019 et 2021 doit servir d’avertissement.
Chaque rumeur virale, chaque vidéo truquée, chaque message audio alarmiste partagé sans vérification fait vaciller un peu plus les fondations de notre démocratie. Le pays risque d’être submergé par une cacophonie numérique où les émotions l’emportent sur la raison, et où les vérités deviennent accessoires.
Selon les dernières données disponibles (2023), le Bénin comptait environ 6,9 millions d’abonnés à l’Internet mobile, soit un taux de pénétration de 55,4 %. Ce chiffre, en constante progression, montre à quel point l’espace numérique devient un champ d’influence déterminant.
Réagir avant qu’il ne soit trop tard
La désinformation n’est pas un phénomène anodin. En période électorale, elle peut déstabiliser un pays, fracturer sa cohésion sociale, et remettre en cause les principes fondamentaux de la démocratie. Lutter contre cette gangrène impose une action concertée :
- Promouvoir l’éducation aux médias auprès des populations ;
- Former les journalistes à la vérification rigoureuse de l’information ;
- Responsabiliser les influenceurs et plateformes numériques ;
- Encourager les institutions à communiquer avec transparence et célérité.
Face à l’échéance de 2026, il est impératif de se mobiliser. Car une démocratie saine ne peut s’épanouir dans un océan de mensonges.