Création de 2 millions d’emplois au Bénin : que disent réellement les données officielles ?
Le gouvernement béninois a placé la promotion de l’emploi et de l’entrepreneuriat au cœur de ses priorités dès l’adoption du premier Programme d’Actions du Gouvernement (PAG) pour la période 2016-2021. Le PAG 2021-2026, quant à lui, affiche l’objectif ambitieux de créer 800 000 emplois directs et indirects au cours du quinquennat. Pour atteindre cette cible, plusieurs réformes structurelles ont été engagées, allant de la modernisation des infrastructures à la diversification économique.
Le 16 avril 2025, invité sur Telesud Global Africa, le ministre d’État chargé du Développement et de la Coordination de l’Action Gouvernementale du Bénin, Abdoulaye Bio Tchané, a déclaré que plus de deux millions d’emplois ont été créés sous le régime du président Patrice Talon depuis son arrivée au pouvoir en avril 2016. Toujours dans son intervention du 16 avril 2025, le ministre d’État Abdoulaye Bio Tchané a également affirmé que « 3 millions de jeunes sont désormais dans l’agriculture » au Bénin. Une annonce forte qui suscite l’intérêt, surtout dans un contexte où le chômage des jeunes et la précarité de l’emploi sont au cœur des préoccupations sociales. Mais ces chiffres sont-ils crédibles ? Nous avons consulté une note technique officielle de l’INStaD et les chiffres de la CCIB, qui dressent le bilan des créations d’emplois au Bénin depuis 2016. Cette enquête vise à comparer les chiffres annoncés par le ministre aux données disponibles et à analyser la nature des emplois évoqués. Mais que disent réellement les données publiques disponibles ? Et ces chiffres résistent-ils à la vérification ?
Une seule source officielle sur la période 2016-2021

La seule publication officielle et publique permettant de mesurer les créations d’emplois est une note de l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD), publiée en décembre 2023. Intitulée « Note sur les créations d’emplois au Bénin – Avril 2016 à décembre 2021 », elle repose sur les standards méthodologiques du Bureau International du Travail (BIT). Le document fait état de 1 197 793 emplois créés sur la période, répartis comme suit : 274 440 dans le secteur public contre 923 353 dans le secteur privé. Mais un chiffre retient particulièrement l’attention : 82 % de ces emplois sont informels, soit environ 984 000. Autrement dit, seuls 214 000 emplois sont formels au sens du BIT, c’est-à-dire encadrés, stables, et offrant une certaine protection sociale.

Entre promesse et opacité : où sont les chiffres 2021-2025 ?
La déclaration du ministre d’État sur l’atteinte des 1,3 million d’emplois du PAG II ne peut être vérifiée : aucune donnée officielle de l’INStaD n’a été publiée à ce jour sur les créations d’emplois postérieures à décembre 2021. Autrement dit, même si l’engagement du gouvernement est clair, les preuves chiffrées et indépendantes font défaut pour confirmer ou infirmer l’annonce. Cette absence de transparence statistique empêche toute vérification rigoureuse, condition pourtant essentielle au débat démocratique et à l’évaluation des politiques publiques.
L’agriculture : des chiffres contradictoires
Autre affirmation forte du ministre : « trois millions de jeunes sont désormais dans l’agriculture ». Or, selon la même note technique de l’INStaD, le nombre d’emplois créés dans l’agriculture entre 2016 et 2021 s’élève à 357 000, dont l’écrasante majorité est informelle. Il n’existe aucune source officielle disponible qui vienne confirmer ou infirmer l’affirmation selon laquelle trois millions de jeunes ont été recrutés ou insérés dans le secteur agricole.
En parallèle, les données issues du site de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Bénin (CCIB), à fin décembre 2021, indiquent que la population active (15-64 ans) était de 6 318 108 personnes. Selon cette même source, le taux de chômage était de 2,3 %, soit 145 316 personnes. Même en considérant ces données, le chiffre de trois millions de jeunes dans l’agriculture semble largement surestimé ou mal interprété, à moins de confondre insertion nouvelle et présence historique dans ce secteur.

Derrière les chiffres, la question de la qualité de l’emploi
Ce que révèlent les données de l’INStaD, c’est surtout une prédominance écrasante de l’emploi informel : huit emplois sur dix sont non déclarés, peu ou pas protégés, souvent précaires et faiblement rémunérés. Les principales branches d’activité concernées sont :
- Agriculture : 357 000 emplois
- Commerce de détail : 152 000 emplois
- Artisanat de fabrication : 134 000 emplois
Certes, ces emplois soutiennent la résilience des populations, mais ils ne constituent pas nécessairement une réponse durable au sous-emploi des jeunes, ni une garantie de réduction de la pauvreté à long terme.

Le privé progresse, mais reste fragile
Avec plus de 923 000 emplois créés sur la période 2016-2021, le secteur privé apparaît comme le principal moteur de la dynamique de l’emploi. Cela reflète un dynamisme entrepreneurial, mais aussi une croissance du secteur informel, notamment dans les petits commerces et les activités de service. Cependant, le nombre d’emplois véritablement formels reste faible, et le défi de la qualité et de la protection du travail demeure entier.
Des progrès, mais des chiffres à clarifier
En matière d’emplois, le Bénin a certes progressé, notamment en ce qui concerne les investissements publics, la dynamique entrepreneuriale et l’insertion de jeunes. Cependant, le chiffre de « 2 millions d’emplois créés » entre 2016 et 2025 ne repose sur aucun document public connu à ce jour. Il est donc impossible à vérifier. De plus, la dominance de l’emploi informel parmi les créations recensées rappelle que le défi n’est pas seulement quantitatif, mais surtout qualitatif. L’enjeu des années à venir sera de formaliser l’économie, sécuriser les parcours professionnels et offrir aux jeunes des perspectives durables.
Verdict
NON VÉRIFIÉ. Les données disponibles ne permettent pas de confirmer l’affirmation du ministre.
Sources consultées
- Chambre de Commerce et d’Industrie du Bénin (CCIB)
- Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD)