Opposition béninoise : entre textes de loi et réalités du terrain
À l’approche des élections générales de 2026, le rôle de l’opposition politique au Bénin revient au centre des débats. Si le cadre juridique garantit des droits clairs, les réalités du terrain révèlent des tensions persistantes. Entre textes de loi et pratiques politiques, cet article propose un regard documenté sur les défis d’une opposition en quête d’espace et de reconnaissance.

Cotonou, un matin de mars 2025
Dans une classe de 4ᵉ d’un collège public, un professeur de français introduit le texte argumentatif. Pour illustrer l’exercice, il propose un sujet qui fait mouche : « À quoi sert une opposition dans un pays ? » Une main se lève, hésitante. Une voix s’élève, claire, presque naïve : « À empêcher un président de faire n’importe quoi. » La classe éclate de rire. Comme si cette vérité, trop simplement dite, venait effleurer un tabou.
Une démocratie en mutation
Le Bénin, longtemps perçu comme un modèle démocratique en Afrique de l’Ouest depuis la Conférence nationale de 1990, connaît ces dernières années une reconfiguration notable de son paysage politique. Le point de bascule survient en 2019, lors des élections législatives : en raison de nouvelles conditions d’enregistrement issues du code électoral, aucun parti de l’opposition ne participe au scrutin. L’Assemblée nationale issue de ce processus se compose alors exclusivement de partis proches du pouvoir, dans un climat marqué par des contestations et des tensions.
En 2023, le parti Les Démocrates obtient 28 sièges sur 109, marquant un retour de l’opposition au Parlement. Toutefois, les cicatrices des précédentes échéances électorales restent présentes, et plusieurs observateurs estiment que les conditions d’exercice politique demeurent inégalement réparties. La représentation de l’opposition, bien que rétablie, apparaît encore fragile et parfois perçue comme symbolique.
Une opposition marginalisée ou affaiblie ?
Dans les rues de Cotonou, les avis divergent. Arnaud, commerçant au marché Dantokpa, reste sceptique : « L’opposition, parfois, c’est du bruit pour rien. Ils critiquent, mais quand ils étaient au pouvoir, ce n’était pas mieux. » Justine, vendeuse de beignets, y voit au contraire un contrepoids essentiel : « Si on les fait taire, qui va défendre le peuple ? » Koffi, vendeur de cartes de recharge, évoque un climat pesant : « Avant, on parlait politique même au marché. Aujourd’hui, les gens se taisent. Pas par indifférence. Par peur. »
Ce climat, qualifié de tendu par certains, reflète la place complexe qu’occupe aujourd’hui l’opposition. Un ancien député, sous couvert d’anonymat, parle de « démocratie de façade » et de « débat verrouillé ». À l’inverse, un député de la majorité insiste : « L’opposition a sa place, mais elle doit être responsable. L’opposition systématique ne fait pas avancer un pays. »
Le principal parti d’opposition, Les Démocrates, dénonce des restrictions à ses libertés d’action. À Natitingou, Djougou, Kandi, Abomey-Calavi, Porto-Novo ou encore Pobè, des responsables affirment avoir été empêchés d’organiser des réunions publiques malgré des démarches administratives en règle. Rassemblements interdits ou dispersés, accusations d’abus de pouvoir : les griefs sont nombreux. Des plaintes ont d’ailleurs été déposées à l’encontre de certaines autorités locales.
Le gouvernement, de son côté, invoque des impératifs d’ordre public. Son porte-parole assure que les partis sont appelés à privilégier les réunions en lieu fermé, rappelant que Les Démocrates ont pu tenir une rencontre sans incident à Matéri. Il accuse certains cadres du parti d’avoir tenté de déplacer des événements privés vers la voie publique, justifiant ainsi l’intervention des forces de l’ordre.
Mais au-delà du bras de fer avec le pouvoir, des voix critiquent également l’opposition de l’intérieur : absence de ligne claire, faiblesse des propositions, manque de renouvellement des figures. Une opposition à la peine, peut-être, mais encore capable de mobiliser les débats.
Une protection légale en décalage ?
Et pourtant, depuis le 21 novembre 2019, le Bénin s’est doté d’un cadre juridique clair encadrant le rôle et les droits de l’opposition. La loi n°2019-45, adoptée à cette date, définit l’opposition comme l’ensemble des partis politiques qui soutiennent des positions différentes de celles du gouvernement et s’organisent pour proposer une alternative démocratique. Une reconnaissance officielle, qu’ils soient représentés ou non à l’Assemblée nationale.
Ce texte leur garantit des droits explicites : accès équitable aux médias de service public, liberté de réunion et d’organisation, participation aux grandes consultations nationales, notamment en cas de crise sécuritaire ou d’engagement militaire à l’extérieur du pays. Le chef de file de l’opposition peut même être associé à des missions d’intérêt national par décision du président de la République.
La loi prévoit également des sanctions en cas d’entrave à ces droits. Une autorité administrative reconnue coupable d’obstruction s’expose à un à deux ans d’emprisonnement et jusqu’à cinq millions de francs CFA d’amende. Toute forme de discrimination fondée sur l’appartenance à un parti d’opposition est formellement interdite.
Mais entre la lettre de la loi et les réalités du terrain, le fossé semble persister. Le parti Les Démocrates, principal représentant de l’opposition parlementaire, affirme que ces protections sont largement ignorées. « On nous empêche de parler au peuple. On nous confisque notre droit d’exister », déplore un de ses cadres. Dans un communiqué, la formation évoque un « harcèlement politico-administratif » qui, selon elle, compromet les principes de base d’une démocratie pluraliste.
Code électoral : la pomme de discorde
À moins d’un an et demi des élections générales de 2026, le Code électoral reste au centre des débats politiques au Bénin. Révisé en mars 2024, ce texte suscite toujours des interrogations et des critiques, notamment de la part de l’opposition politique et de certaines organisations de la société civile. Le gouvernement, lui, défend une réforme visant à renforcer le système partisan et à améliorer la gouvernance électorale.
Le 22 avril 2025, le cadre de concertation de l’opposition, regroupant Les Démocrates, la Nouvelle Force Nationale (NFN), le Mouvement Populaire de Libération (MPL) et la Grande Solidarité Républicaine (GSR), a tenu une conférence de presse à Cotonou. Ses responsables ont exprimé de vives inquiétudes, notamment sur les dispositions relatives au fichier électoral, aux procès-verbaux des résultats d’arrondissement et au parrainage des candidats à la présidentielle.
Selon Jean-Luc Dossou Dossa, porte-parole du cadre, l’article 93 nouveau, qui ne prévoit pas la remise de copies des procès-verbaux aux représentants des partis, limite la transparence. Le calendrier de clôture du fichier électoral en novembre 2025, avant un scrutin prévu en avril 2026, est également jugé problématique, car il pourrait exclure certains primo-votants. L’opposition pointe enfin du doigt le système de parrainage, estimant qu’il confère un pouvoir excessif aux élus, en particulier dans un contexte où les maires sont désignés par les partis politiques.
Ces critiques rejoignent celles exprimées depuis plusieurs mois par d’autres acteurs, notamment l’Église catholique. En avril 2024, un colloque organisé à Cotonou sur l’évolution du Code électoral depuis 1990 avait conduit à la recommandation d’une relecture consensuelle du texte, afin de garantir un climat apaisé en amont des élections de 2026.
Interrogé à plusieurs reprises sur cette éventualité, le gouvernement béninois n’a, jusqu’ici, pas exprimé de volonté d’engager une nouvelle relecture. Lors d’un point de presse à Cotonou le 31 octobre 2024, le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, a déclaré : « Nous avons entendu », sans plus de précisions. Quelques mois plus tôt, en mars 2024, il défendait déjà le nouveau texte en affirmant que celui-ci « n’est ni exclusif, ni sur mesure ». À ses yeux, le dispositif mis en place permet à tous les partis représentés à l’Assemblée nationale, qu’ils soient de la mouvance ou de l’opposition, de présenter un candidat à la présidentielle de 2026.
Le seuil d’éligibilité relevé à 20 % des suffrages exprimés par circonscription pour obtenir des sièges à l’Assemblée nationale fait également l’objet de critiques. L’opposition y voit un risque d’exclusion, là où le gouvernement y perçoit un levier pour favoriser l’émergence de formations politiques plus solides et mieux implantées.
En toile de fond, c’est une divergence de lecture sur les conditions d’une compétition électorale équitable qui s’exprime. D’un côté, les partisans de la réforme insistent sur la nécessité de rationaliser l’offre politique. De l’autre, les opposants appellent à davantage d’ouverture et à une révision inclusive du cadre électoral. Si aucun consensus ne se dégage pour l’instant, la pression autour de ce texte pourrait aller crescendo à l’approche des échéances de 2026.